Mon grand-père, 80 ans, s’est inscrit sur Facebook et Twitter

La semaine dernière, j’ai rendu visite à mon grand-père en Grèce. Durant mon séjour, il m’a demandé de l’aider à « entrer sur Facebook et Twitter ». Je soupçonne très fortement la jolie serveuse du bar de la plage d’être à l’origine de ce soudain engouement. Mais pour être tout à fait franc, je connais pas de meilleure raison, alors muni d’une énorme tasse de café frappé, je m’assis à côté de lui.

Je suis designer – ou du moins, c’est ce que je raconte à mes parents – alors j’ai saisi cette opportunité pour observer comment un individu non-connecté réagirait à sa première rencontre avec l’interface d’un réseau social. Je le guiderais donc le moins possible et le laisserais se débrouiller un peu. Oui, je suis le genre de type qui fait des expériences sur sa famille, ça vous dérange ?

Facebook est… bof.

Sa première question fut « Est-ce que c’est gratuit ? ». La deuxième, « Comment c’est possible ? ». Je lui dis qu’on y viendrait, alors il continua de compléter son profil, quand il haussa un sourcil :

« Tout le monde se fout de ce que j’écoute comme musique. – Pas moi. – Et tu as besoin que je le mette sur Facebook ? »

Touché, grand-père, touché. Il a donc fallu que je lui explique comment ses informations personnelles étaient utilisées par Facebook pour fournir son service de publicité. Il trouva ça plutôt malin.

Le problème quand on a 80 ans, c’est que vos amis ont à peu près le même âge, et qu’ils ne sont pas sur Facebook. Je ne pense pas que mon grand-père s’en servira tous les jours.

Comme l’interface de bureau de FB est très riche (voire bruyante), j’ai pensé qu’il préférerait l’application mobile, plus épurée. J’avais tort. Mon grand-père n’est pas Mobile First : il a du mal à lire et à taper sur son téléphone, et préfère le confort d’un écran large. Il ne ressent jamais le besoin irrépressible de rafraîchir frénétiquement son fil FB, ou le live tweet d’OM-PSG.

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Bref, j’avais manqué mon coup. Jusqu’à ce que j’installasse Messenger.

Messenger, c’est la vie.

Il fut estomaqué en découvrant l’envoi gratuit de photos et de messages vers l’étranger et se fendit même d’un rire franc en apprenant qu’il pouvait également passer des appels. « C’est la même fonction que je viens de te montrer sur ton ordinateur. – Oui, mais c’est sur mon téléphone. »

Tout électrisé, mon grand-père me demanda : « Très bien, maintenant peux-tu me montrer comment entrer dans Twitter ? » (sic)

« Peux-tu me montrer comment entrer dans Twitter ? » (sic)

Je lui fis comprendre que je resterai silencieux à côté de lui, et qu’il devait suivre son instinct pour s’inscrire sur Twitter. Il ouvrit un nouvel onglet dans Chrome, écrivit “twiter” (avec un seul t) et lut le premier résultat : « Bienvenue sur Twitter – Se connecter ou S’inscrire ». Il hésita : « Qu’est-ce que je fais ? Je clique sur Se connecter ou sur S’inscrire ? – C’est le même lien. – Comment ça ? – Fais juste quelque chose ; rien n’est irréversible. – Ok. »

Après avoir lutté pour lire les placeholders sur la landing page de Twitter, il compléta le formulaire d’inscription. Mais l’étape suivante fut autrement plus ardue.

Tout ce que l’on considère comme universel ou “intuitif” est en fait le produit d’une culture, même le plus simple élément d’interface ou la plus simple interaction.

Mon grand-père est un homme plein de finesse et de sagacité, il a eu de très nombreuses carrières, d’ébéniste à architecte d’intérieur ; il fut même directeur d’usine, patron de plusieurs restaurants, etc. Il a développé en autodidacte une solide culture classique, et il est toujours plein d’idées ingénieuses, mais lorsqu’il fut confronté à la redoutable étape n°2 d’inscription sur Twitter, il fut perdu.
La redoute étape n°2 d’inscription sur Twitter.

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« Etape 2 sur 6 » et rien à côté. Rien en bas de page, non plus. Mon grand-père ne comprit pas que le grand rectangle bleu avec « Continuer » était un élément interactif. Et comme le texte ne disait pas “Passer à l’étape suivante” ou “Cliquer ici”, il erra sur la page, ne sachant que faire. Au bout d’une minute pleine, il se tourna vers moi :

“Que dois-je faire ?
– Eh bien, juste fais quelque chose, ne reste pas bloqué. Même cliquer sur un mauvais bouton n’est pas irréversible. »

Finalement, il se risqua à cliquer sur “Continuer”, mais je ne suis pas certain qu’il ait assimilé le concept “grand rectangle bleu = bouton”.

Après lui avoir montré quelques fondamentaux – comment suivre un profil, comment tweeter, et comment ne pas être un troll – il me dit : “Attends, alors je n’ai plus besoin d’acheter mes journaux ? Je peux juste tout savoir en suivant les journalistes, et je peux même leur répondre !”

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Boum. Il avait compris. Mon grand-père éprouve des difficultés à comprendre pourquoi ses comptes Gmail et Facebook ont la même adresse email ; il lui a fallu près de deux minutes pour cliquer sur un bouton de 200px de large ; il ne comprend pas la différence entre Google et Internet. Pourtant, il ne lui aura fallu qu’une seconde pour comprendre la Proposition de Valeur de Twitter.

Je n’ignore pas que l’argument classique “mamie ne comprend pas = trop complexe” n’est pas valide, car tout ce qui compte c’est l’audience spécifique d’un service, et que sa mamie n’y entre pas forcément. Néanmoins, la simplicité avec laquelle mon grand-père comprit le service que Twitter lui fournirait me sidéra.

Ma prochaine mission est de lui montrer quel trésor YouTube représente pour un homme curieux. Mais j’espère sincèrement qu’il le découvrira par lui-même.

À propos Thomas Pariente

Etudiant à la Web School Factory (Promotion 2017)

2 plusieurs commentaires

  1. C’est beau, merci d’avoir partagé cette histoire.

  2. Très bel article ! :)

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